De nos jours, tout le monde reconnaît le dynamisme agricole de Saint-Narcisse-de-Beaurivage, dont les terres sont fertiles et les agriculteurs prospères. Il n’en fut pas toujours ainsi cependant. Autour des années 1880, comme l’argent se faisait bien rare sur les terres fraîchement défrichées, les agriculteurs peinaient à joindre les deux bouts avec leurs grosses familles de dix à seize enfants. Les hommes partirent donc faire les chantiers dans les montagnes Blanches du Vermont, au sud des Appalaches. Deux contremaîtres du coin, Thomas Blaney et Pierre Kidheart, les accompagnaient. Après 1917, l’accès aux États-Unis étant limité, on opta pour l’Abitibi ou le nord de l’Ontario. Dans ces chantiers, les hommes pouvaient gagner 20 dollars par mois, parfois même 50, s’ils conduisaient deux paires de chevaux.

Cependant, il était également possible de travailler tout près, au camp de bûcherons d’Alfred Béland, dans la seigneurie Ross. On s’y rendait par la route de Sainte-Agathe. La première année, il fallut construire un camp en bois rond que l’on isola avec de la mousse ramassée sur les terres spongieuses. C’était tout un régal pour les rongeurs… petits et grands. C’est là que se trouvait également la cookerie (cuisine) de même que la cache où l’on entreposait les vivres du camp.

Dans ces lieux isolés, comme les camps de bûcherons aussi bien que les villages semés au bord du fleuve, la parole du conteur était souvent, avec le son du violon, le seul divertissement.

La légende préférée dans les camps de bûcherons, c’était bien sûr la chasse-galerie. Elle prenait son envol en ces lieux isolés et mettait en scène l’histoire de ces vaillants travailleurs des bois. En désespoir de cause, ils faisaient un pacte avec le diable afin de retrouver leur fiancée dans leur village, le soir de la Saint-Sylvestre – c’est-à-dire le 31 décembre, la veille du jour de l’An, le nom même du village le plus au sud de Lotbinière et du diocèse de Québec, un nom inspiré du dernier saint du calendrier liturgique.

C’est ainsi que les bûcherons parcouraient le ciel, du camp jusqu’au village, dans un grand canot d’écorce. Mais laissons la légende parler d’elle-même…

À peine avait-on prononcé les dernières paroles dictées par notre étrange guide que le canot d’écorce s’éleva dans les airs à une hauteur de cinq ou six cents pieds. Au commandement de Baptiste, on commença à ramer comme des possédés qu’on était. Aux premiers coups d’aviron, notre embarcation s’élança dans la nuit comme une flèche. On allait tellement vite que ça nous en coupait le souffle, et le poil en frisait sur nos casques de chat sauvage. Pendant un quart d’heure environ, on navigua au-dessus de la forêt, sans apercevoir autre chose que les bouquets des grands pins noirs. On filait plus vite que le vent.

Enfin arrivés au village, on s’amusa comme des petits fous et on dansa au son endiablé du violon. Mais, comme convenu, il fallait retourner au campement avant que le jour ne se lève. Regagnant le canot, on prononça la formule magique à contrecœur afin de s’envoler dans le ciel et retrouver notre labeur routinier.

Malgré tout, la nuit était superbe et la pleine lune illuminait le firmament comme un beau soleil de midi. Il faisait un froid du tonnerre; nos moustaches étaient couvertes de givre bien qu’on fût tout en sueur. Comme on avait bu un peu trop de caribou et qu’on n’avait pas d’expérience de conduite de la chasse-galerie, le canot zigzaguait et tournoyait dangereusement. Arriva donc ce qui devait arriver : le canot frappa de plein fouet une grosse épinette, et tout le monde dégringola. Heureusement, la neige épaisse adoucit notre chute et, à part quelques égratignures, on s’en tira tous à bon compte. On n’était pas très loin du camp, on put donc terminer trajet à pied. On jura tous qu’on ne nous y reprendrait plus jamais… jusqu’à la prochaine fois !

On ne saura jamais si un canot d’écorce s’est réellement envolé de la seigneurie Ross, mais on peut toujours se l’imaginer !

Source : St-Narcisse-de-Beaurivage 1872-1972 et légende de la chasse-galerie, publiée pour la première fois par Honoré Beaugrand.

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