Cette journée du mois d’août avait été particulièrement humide à Notre-­Dame-Du-Sacré-Cœur-d’Issoudun. Lorsque le soleil glissa sous la ligne d’horizon, les nuages gris, gonflés d’eau et chargés d’électricité, se répandirent dans le ciel pareil à de l’huile sur le sol.

Un fort vent rudoya les champs, puis siffla aux abords des fenêtres. La pluie, transportée par bourrasque, saccagea les routes de terre. Dans un claquement sec, le tonnerre retentit tel l’écho d’une explosion. La foudre fendit le ciel et s’abattit sur le chemin menant au village. Un second fracas tonna, et l’éclair frappa le cœur de la paroisse. L’église, transformée en une torche monstrueuse, peignait le firmament d’un panache rougeâtre.

Le forgeron observait le brasier par la fenêtre. L’édification à peine achevée, déjà l’église croulait en cendre. « Quelle tragédie… », murmura-t-il, affligé. Soudain, quelqu’un frappa à sa porte. Étonné d’apercevoir le postillon à cette heure, il le pressa d’entrer d’un geste.

– Entre Albert ! Ne reste pas dehors par un temps pareil !

Le regard sombre du visiteur le troubla. Quelque chose d’étrange émanait de lui. Une forte odeur de brûlé incommodait Joseph davantage qu’Albert. Ce dernier s’assit au bout de la table, glissa une main dans sa chevelure clairsemée et raconta ce qu’il venait de vivre.

– À l’orée du village, sur le chemin boueux, l’éclair est tombé droit sur ma calèche, bang ! La roue gauche est endommagée. Il me reste encore du courrier à livrer au village voisin, accepterais-tu de réparer cette roue ?

– Dès les premières lueurs du jour, lui promit le forgeron.

À six heures le lendemain, le forgeron fixa une nouvelle roue sur la voiture. Devant la mine déconfite du vieil homme, Joseph lui offrit de payer ultérieurement. Albert le remercia d’un signe de tête, puis s’en alla.

Ce soir-là, une poignée de camarades se réunit à la forge. Chacun spéculait sur l’endroit où était tombée la première foudre. Joseph leur relata en détail la rencontre avec le postillon et précisa que « le vieux avait une drôle de bouille ».

Le jour suivant, le forgeron ferrait une jument lorsque le propriétaire de la bête raconta que le malheur affligeait la paroisse voisine; le magasin général avait brûlé durant la nuit.

– On dit que le véhicule hippomobile du postillon a été vu sur les lieux à l’aurore. Toutefois, personne n’a aperçu le vieil homme.

– Allons donc… Albert n’abandonne jamais son cheval ! Je n’accorde aucune crédibilité à ces médisances.

La cruauté du sort perdura. L’étable au bout du rang fut la troisième proie des flammes. Sans la protection de leur église, les incendies se multipliaient. Le diable se moquait-il d’eux ?
Le soir venu, Joseph s’apprêtait à faire sa comptabilité lorsqu’il entendit hennir. Aussitôt, il agrippa sa lampe à l’huile et sortit. De nouveau, cette odeur de brûlé se manifesta. Braquant la lanterne devant lui, il découvrit la calèche du postillon. L’étalon toujours attelé semblait calme. « Où est donc Albert ? », marmonna le forgeron en retirant sa casquette pour se gratter la tête.

Soudain, Albert apparut derrière lui.

– Jos, je n’y comprends rien, qu’est-ce qui arrive ? Tous ces feux…

– Je me questionne autant que toi.

Le postillon disparut subitement dans l’obscurité.

– Albert ?

L’odeur désagréable envolée de même qu’Albert, Joseph crut à un rêve. Inquiet, il eut du mal à s’endormir. Une chaleur soudaine heurta sa peau; une lumière ocre inondait la pièce. D’un bond, il se dirigea à la fenêtre; l’arbre, immense, de l’autre côté de la rue, brûlait comme un flambeau et menaçait la maison juxtaposée. À la chaîne, les villageois charrièrent des seaux d’eau.

Joseph les assista.

Au troisième jour suivant l’orage, alors que les incendies ne cessaient d’éclore, l’étonnante et persistante absence d’Albert exhortait les langues crochues à le calomnier. Plusieurs l’incriminaient. « Albert… l’incendiaire ? » Joseph rejetait ce jugement. « Ce vieux ne ferait pas de mal à une mouche ! »
Les dernières paroles du postillon lui revinrent en mémoire : « Tous ces feux… ». Au même moment, un gamin entra en trombe à la forge et annonça d’une voix haletante le décès d’Albert le postillon.

– Foudroyé le soir de l’orage; son corps vient d’être retrouvé dans le fossé.

Joseph blêmit.

Le soir venu, en raturant la dette d’Albert dans son livre, le forgeron huma à nouveau cette senteur devenue familière. Il leva les yeux. Le spectre du vieil homme se tenait devant lui.

– Je suis désolé, Jos, je manque à ma parole en n’acquittant pas ma dette.

– Ne t’inquiète pas, elle est déjà effacée.

– Personne ne me voit à part toi. Suis-je devenu fou ?

– Tu n’es pas fou… Tu as trépassé.

– J’ai peur, Jos… de provoquer d’autres incendies. Tous les endroits où j’ai roupillé ont pris feu, bien malgré moi.

– Oublie tout ça. Pars en paix.

Chantal Jacques, petite-fille du forgeron Joseph Demers et fille de Réjeanne Demers, a composé ce conte qui relate certains faits historiques,
dont l’incendie de l’église d’Issoudun en 1910.

0 réponses

Laisser un commentaire

Participez-vous à la discussion?
N'hésitez pas à contribuer!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *