Une drôle d’histoire est arrivée à mon grand-père Laroche dans son jeune temps près de Saint-Apollinaire.

Il allait tirer les vaches tous les jours, de bon matin. Ça faisait un bout de temps qu’il y avait un mouton noir qui le suivait. Tous les matins, la bête venait se frotter pis bêler à son côté pendant qu’il essayait de faire sa besogne. Il trouvait ça ben tannant. Chaque fois, il lui donnait une tape sur le museau pour le faire partir. « Ôte-toi donc de là ! » chialait mon grand-père, qui était alors un jeune homme vif et fringant. Même quand il enfermait le bélier dans un enclos, il trouvait toujours le tour de se libérer et de revenir l’achaler de plus belle. « Tasse-toi, sinon je fais du ragoût de mouton pour souper ! » grommelait-il.

En fait, ce que mon grand-père ignorait, c’est que le gros mouton, c’était un loup-garou qui avait changé de forme et qui voulait se faire libérer. C’est bien connu, pour délivrer un loup-garou, il faut lui donner un coup assez fort pour qu’il saigne. Croyez-moi que si mon grand-père l’avait su, il l’aurait fait bien avant, il était vraiment tanné de se faire zigonner par ce torrieux de mouton !

Un jour, le mouton a été si entreprenant qu’il a suivi mon grand-père jusqu’à la maison et lui a fait renverser le bidon de lait qu’il venait juste de traire. « Ç’en est assez ! » cria-t-il. Comme il s’apprêtait à débarrer la porte d’entrée – mon grand-père était un grand prudent, il barrait toujours sa maison avant de partir travailler –, il avait une clé dans les mains. Cette fois-là, choqué noir, il donna un coup de clé sur le nez de l’animal, qui se mit à saigner à grosses lampées et déguerpit aussitôt.

Enfin tranquille, mon grand-père ramassa le bidon de lait vide et s’en retourna à l’étable. Il allait donner du foin aux vaches quand il entendit le mouton se lamenter au loin. Étant de bonne nature, mon grand-père espérait ne pas avoir blessé gravement le chenapan. Il retrouva la bête près de la shed à bois. Ce qu’il découvrit le laissa sans voix.

Le mouton s’était transformé en une créature de poils, de griffes et de crocs, grognant, jappant et se tordant d’un mal inconnu. Effrayé, mon grand-père allait prendre ses jambes à son cou, mais les grognements se firent plus doux et se changèrent peu à peu en plaintes aiguës de chiot craintif et blessé, pendant que le spectacle horrible et fascinant continuait. La fourrure de l’animal s’éclaircit graduellement, ses membres s’allongèrent, son museau disparut. Le mouton maléfique devenu loup-garou prenait peu à peu une forme étrangement humaine. Finalement, apparut un homme sale et poilu, nu comme un ver, qui saignait du nez.

Le sang versé avait délivré le pauvre prisonnier de son corps de loup-garou.

Mon grand-père reconnut l’homme, il le connaissait bien. Tout s’expliquait maintenant. Après avoir repris ses esprits, l’ancien loup-garou lui défendit de raconter cette histoire à qui que ce soit. Il ne voulait pas que ça se sache, sa transformation était une punition, contre nature, il ne voulait pas se faire chasser de sa famille ni du village. Il allait se tenir tranquille à présent, il avait eu sa leçon.

Mon grand-père m’a souvent raconté cette histoire, mais n’a jamais voulu révéler le nom de ce mystérieux homme loup-garou, même pas à moi sa petite-fille. Mais j’ai ma petite idée sur son identité. Le voisin, ben fin et prévenant, est l’homme le plus poilu que j’ai vu de ma vie. Étonnement, même si on le sait docile et gentil comme un agneau, il a le nez croche, comme s’il avait reçu un gros coup dans sa jeunesse…

Légende racontée par Mme Eudore Bergeron, Archives de folklore de l’Université Laval, collection Michel Duval, romancée par Véronik Desrochers.

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