Saint-Antoine-de-Tilly, un certain Joachim Crête avait un moulin à farine dans la concession de Beauséjour, sur la petite rivière appelée La Rigole. Le meunier vivait dans son moulin avec un engagé, un enragé, du nom d’Hubert Sauvageau. Les comparses faisaient bonne équipe, même si le jeune employé, soupe au lait et bouillant d’un feu intérieur, s’emportait facilement. Calme et patient, le patron ne faisait pas de cas de ses sautes d’humeur, il savait que le travail répétitif et exigeant du moulin pouvait tomber sur les nerfs.

La veille de Noël, les deux hommes burent et jouèrent aux dames pendant que la roue du moulin tournait, comme toujours. La nuit était claire, la lune pleine faisait reluire le tapis de neige aux alentours, le cœur des travailleurs s’égayait tranquillement malgré leur solitude. Les bouteilles vides s’entassaient, témoignant de leur état de gaieté et d’ébriété avancé.

Au dernier coup de minuit, le moulin s’immobilisa mystérieusement. Joyeux et éméchés par l’alcool, ils le remirent en marche après plusieurs tentatives échouées dues à l’étrange vacillement du plancher et à l’engourdissement de leurs sens. Ils retournèrent aussitôt à leur beuverie, mais la roue s’arrêta encore. Bien sûr, Sauvageau commença à rouspéter. « On peut même pas être tranquille le soir de Noël, mausus ! » Ils réussirent quand même à régler le problème, mais quelques instants plus tard, le moulin stoppa pour une troisième fois. À nouveau, les deux hommes vérifièrent le mécanisme du mieux que leur esprit embrouillé le leur permettait. Tout semblait dans l’ordre, mais impossible de faire tourner la roue, et ce, malgré les sacres et les grognements de l’engagé en beau fusil.

Crête, qui savait que tout se réglerait plus facilement au petit matin, laissa son employé tempêter seul et retourna se soûler. Au bout d’un moment, et de quelques verres, un étrange silence s’installa dans le bâtiment. Puis, des halètements et des gémissements suspects se firent entendre. « Soûl comme une botte, Sauvageau a dû se mettre les pieds dans les plats », se dit Crête en haussant les épaules. Il prit le temps de finir sa bière avant de porter assistance à son employé. Il se dirigea lentement vers la pièce où se trouvait la roue du moulin, s’appuyant sur les murs pour éviter de se casser la figure, sifflotant une petite chanson grivoise.

Il dégrisa net et sec quand il tomba, non pas sur son engagé, mais nez à nez avec un gros chien noir de la taille d’un homme, aux crocs longs comme des doigts, hirsute, puant et crachant. Un loup-garou ! Assis sur son derrière, la bête le fixait de ses yeux comme des tisons. Les deux se toisèrent un moment, Crête figé par la peur, le loup-garou excité et piaffant. Sans avertissant, le monstre attaqua. Crête eut tout juste le temps de s’emparer d’une faucille qui pendait au mur et de lui donner un coup à la tête avant de perdre conscience sous l’impact.

Le moulin qui se remit en marche tout seul réveilla les deux hommes deux jours plus tard. Heureusement que la meunerie était tranquille pendant le temps des fêtes, sinon des visiteurs-surprises auraient assisté à un drôle de tableau : empêtrés l’un sur l’autre, Crête tenait encore la faucille dans son poing; Sauvageau était blessé à l’oreille. Cette veillée de Noël avait été bien étrange. Tous deux aux prises avec des maux de tête infernaux, Sauvageau affirmait ne se souvenir de rien, Crête avait une vague impression de bête sauvage. La prochaine pleine lune confirmerait peut-être ses soupçons… Crête aimait bien son employé, mais à quel prix était-il prêt à le garder ?

Légende relatée par Mireille Thibault, romancée par Véronik Desrochers.

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