Lors de la rébellion des patriotes en 1837-1838, la région de Montréal et la vallée du Richelieu étaient en pleine ébullition et, comme une traînée de poudre, l’agitation s’étendit partout au Québec.

Après la défaite de la bataille de Saint-Eustache, un groupe de patriotes songea à utiliser le Moulin du Portage de Lotbinière comme forteresse. Le projet fut vite abandonné, mais l’ombre de ces vaillants patriotes hantera le moulin pendant plusieurs décennies, puisqu’un patriote gravement blessé à la bataille de Saint-Eustache, poursuivi par des patrouilles anglaises, harcelé par ses propres compatriotes, réussit à fuir l’horreur des lieux avec quelques compagnons. Il s’agissait de nul autre que Nicolas Arsenault, dit le Déporté. Il portait ce surnom parce que les Anglais avaient déporté son grand-père en Acadie en 1755.

Le meunier de l’époque donna l’hospitalité à ce courageux défenseur des libertés canadiennes-françaises, et ce, malgré les sanctions sévères de la cour martiale à ceux qui abritaient et aidaient les patriotes. Après plusieurs nuits de veille et de dévouement, les soins du meunier furent vains, et le vaillant patriote succomba à ses blessures. Il fut enterré secrètement, de nuit, dans un cimetière de la région, sans office religieux.

On pensait l’incident clos. La révolte s’était calmée, les Anglais prenaient tranquillement le contrôle du pays à coup de politiques et d’immigration qui visaient l’assimilation des Canadiens français. Toutefois, un autre cas occupait les habitants du moulin de Lotbinière. En effet, exactement sept ans après la mort de Nicolas dit le Déporté, des bruits étranges se firent entendre dans les combles, le soir, quand la grande roue du moulin s’immobilisait. Comme les premiers bruits débutèrent à l’anniversaire de la mort du Déporté Arsenault, on songea aussitôt à son âme. Il venait rappeler aux nouveaux résidents les souffrances et les injustices qu’il avait vécues de son vivant. On récita donc des Pater, des Ave Maria et des De Profondis, mais rien n’y fit. Chaque soir, lorsque le mécanisme devenait silencieux, les bruits étranges continuaient à semer la terreur à l’étage du bas.

Un missionnaire de passage dans la région tenta d’apaiser le fantôme. Il brûla un cierge, aspergea de l’eau bénite dans le réduit où Nicolas avait rendu l’âme et tenta même l’exorcisme. Encore là, ce fut un échec. Le religieux déclara forfait, souhaitant bonne chance aux résidents du moulin qui, terrorisés par les bruits incessants, pensaient à fuir les lieux.

En dernier recours, un vieil ermite, réputé pour sa sagesse et ses bons conseils, fut consulté. Après quelques heures de réflexion, l’ermite donna le conseil suivant : « Faites chanter sept messes, soit une par jour pendant une semaine et, ensuite, une tous les sept ans pour l’âme de Nicolas. »

L’ermite fut chaleureusement remercié, le conseil fut suivi et, dans la semaine suivante, les bruits cessèrent de moitié. Il fallut quand même attendre la septième messe de la septième année avant que les bruits étranges ne disparaissent définitivement. Depuis, chaque anniversaire de la mort du déporté, les bonnes gens du Moulin du Portage récitent un Pater et trois Ave Maria, tandis que, tous les sept ans, comme promis, on fait chanter une messe pour le repos de l’âme de ce valeureux patriote.

On dit que l’âme de Nicolas Arsenault erre toujours dans les combles du vieux moulin mais, apaisée, elle le fait sans effervescence ni grand remue-ménage. D’ailleurs, si vous êtes chanceux – ou malchanceux, selon vos croyances – vous pourriez apercevoir son fantôme se promener près de la rivière par soir de brouillard. Qu’attend ce personnage historique pour quitter le monde des vivants ? Peut-être considère-t-il que sa quête patriotique n’est pas terminée, qui sait ?

Ce texte fut écrit en 1890 par Marie Hébert et repris par Michel Gaudet.
Extrait de Leclercville – toute une histoire par Réal Beaudet.

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