Voilà qu’un soir d’automne, à la tombée de la nuit, une machine apparut dans un rang, du côté du couchant. « Qui est-ce ? » s’interrogèrent Gérard et son ami qui avaient tardé à rentrer en cette veillée de clair de lune. Au travers des lueurs, ils virent la voiture passer et s’arrêter au sud du chemin, à cent pieds d’eux. Un passager descendit pour ouvrir une barrière, puis, la machine emprunta une allée dans le champ, parcourut une dizaine d’arpents jusqu’à la lisière du boisé. Les observateurs étonnés ne reconnurent pas la silhouette fuyante et décidèrent d’aller dormir, sans plus de questionnement. Mystérieuse visite dans le voisinage !

Des semaines s’écoulèrent, l’hiver suivit son cours et, au printemps, Gérard se rendit à la beurrerie du village, le point de rendez-vous des villageois… et des potins de la place. Ce jour-là, on parlait d’une mystérieuse richesse cachée dans les champs des alentours.

Les ouï-dire disaient que l’automne dernier, des familles de Saint-Flavien s’étaient rendues dans la métropole pour visiter des parents. Quelques-uns avaient rencontré un Sage Homme jouissant d’un don de voyance. Il avait révélé qu’un chaudron d’argent était enfoui dans les sols flaviénois depuis les débuts de la colonie, puisqu’à l’époque où le transport s’effectuait par le fleuve, les hommes des goélettes devaient souvent enterrer leur avoir afin de le protéger. Il leur promit le chaudron d’argent s’ils acceptaient de travailler selon ses directives. Dès lors, les visiteurs, attirés par l’appât du gain, reçurent les consignes du vieux Sage. De retour à Saint-Flavien, disait-on, trois hommes partirent explorer le petit coin de pays pour découvrir la manne.

L’histoire était à suivre. Plusieurs villageois attroupés à la beurrerie se demandèrent : « Les chercheurs ont-ils trouvé ? Ont-ils abandonné les fouilles ? » Quant au jeune Gérard, il quitta la place, se rappelant cette machine aperçue l’automne dernier dans le champ du voisin.

Quelque temps après, lors d’une soirée au village, il se retrouva par hasard en compagnie de l’un des chercheurs qui lui révéla la prophétie du Sage Homme :

Au Bois-de-l’Ail, c’est là que vous irez,
Dans un champ où s’élèvent des crêtes boisées.
Trois milles, à partir du village, vous compterez.
Là, un érable solitaire, vous apercevrez.
Les soirs de lune, vous vous y rendrez,
De son croissant à son plein, avec fidélité.
Voici ce qu’en silence, vous ferez,
Autour de l’arbre, à la pelle, vous tracerez,
Un cercle d’un diamètre de douze pieds,
À l’intérieur où, toujours, vous travaillerez.
Un « Saint-Michel », vous planterez.
Sur le tour du cercle, chaque deux pieds,
Des palmes ou des quenouilles, vous piquerez.
L’un de vous se chargera de les allumer,
Sans oublier le rameau sanctifié.
À ce moment, vous creuserez, creuserez,
Tant que le feu vous donnera de la clarté.
Ainsi se déroulera votre travail, chaque veillée,
Jusqu’à ce que le chaudron d’argent soit trouvé.
N’ayez crainte à mettre le bon Dieu de côté.
Allez en paix, hommes de bonne volonté.

Sitôt la récitation achevée, le chercheur d’argent enchaîna :

« À la troisième soirée, juste après avoir allumé le rameau et les flambeaux, un prodige est survenu. Des grondements se sont fait entendre, de quoi glacer le sang et faire frémir jusqu’à la pointe des cheveux. Un court instant est passé, puis une ombre mouvante est apparue. Un taureau, à la ressemblance d’un bison, s’est approché. Une taille imposante, des cornes menaçantes, de grosses perles rouges à la place des yeux et un souffle renâclant. Le plus hardi de nous lui lança de la terre en pleine face. Le spectacle empira ! La bête s’est élancée dans l’anneau enflammé et s’est dressée en maître au cœur du foyer. Quel cirque monstrueux ! Elle grossissait, grondait, louchait. De ses naseaux sortaient des éclairs, telles les flammes de l’enfer. Avec l’énergie du désespoir, nous avons laissé tomber nos pelles et couru pour nos vies, persuadés que nul autre que Satan était à nos trousses. Plus personne n’y est retourné depuis. C’est terrible de réaliser que nous avons prêté notre âme au Diable ! »

Apprenant l’incroyable vérité, Gérard se souvint une fois de plus d’une machine dans le voisinage, un soir de lune d’automne… Le jour suivant, son ami et lui allèrent visiter l’endroit mystique. Que virent-ils ? La marque d’un cercle et un tas de terre équivalent à une charge de banneau (une tonne)! Ils déguerpirent aussitôt.

On dit que d’autres audacieux continuèrent la fouille, et quinze fois plus de terre fut retirée du sol. L’érable quasi déraciné, le chaudron d’argent brillait toujours par son absence. Aurait-il été trop enfoui ? Serait-il tombé dans un puits mystérieux ? Seul un sourcier pourrait le dire…

Même si ce chaudron enterré s’avère plus légendaire que réel, l’agriculture prospère et le gaz naturel abondant de Saint-Flavien témoignent de la richesse de sa terre.

Légende romancée par Nicole Demers et Véronik Desrochers.

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